chapitre 1

 

Sanders

Je n’en crois pas mes yeux. Cela fait un an, jour pour jour, que je l’ai vue grimper à cette barre, et la redécouvrir ainsi me fait toujours un effet de dingue. Je suis venu assez souvent au cours de l’année qui s’est écoulée, mais elle n’est plus apparue sur la scène. Enfin, jusqu’à ce soir.

Cette nouvelle année est aussi le symbole pour le groupe d’un véritable renouveau. Nous avons signé avec le label tout neuf de notre amie Rebecka, future épouse de Kaï, notre batteur. Ces deux-là se sont bien trouvés. Ils ont persévéré malgré tous les bâtons qu’on leur a mis dans les roues. Mais notre petite blonde savait ce qu’elle voulait et l’a fait comprendre à son âme sœur grâce à une magnifique et mémorable demande en mariage lors du dernier concert de la tournée. Je n’en reviens toujours pas que ce soit venu d’elle. Cette femme a du cran, elle a su se faire sa place dans le groupe. Avec sa copine Elsa, elles sont parvenues à se rendre indispensables.

Concernant cette dernière, je n’ai pas de nouvelles depuis des semaines, depuis ce fameux soir pour être plus précis. Elle désirait davantage, que nous allions plus loin, mais moi non. C’était un bon plan cul régulier, bon d’accord, l’un des meilleurs, mais je n’arrive pas à me convaincre de me ranger. Je n’ai pas envie d’être lié à une seule personne. Je suis célèbre et j’en profite pour m’amuser. Où est le mal ?

Enfin bref, pourquoi penser au passé alors qu’un de mes fantasmes est en train de se déhancher sur scène ? Je vais peut-être avoir autant de chance qu’il y a un an ! Qui sait ?

Je jette un coup d’œil à mes amis. Sans surprise, Stan drague au bar, Alan est entouré de plusieurs dindes qui gloussent, et je suppose que Kaï et Becka dansent sur la piste en bas. Ma proie a terminé son show, c’est le moment pour moi d’agir. Je descends les escaliers quatre à quatre et me rue vers la porte des loges. Évidemment, un agent monte la garde.

— Je viens voir Lady West, l’informé-je.

— Et vous êtes ? réplique-t-il, d’une voix lasse.

— Sanders, des From North to South, nous sommes de vieilles connaissances.

— Attendez-moi là !

Il disparaît derrière le battant, et un sentiment de déjà-vu mêlé d’excitation s’empare de moi. Je me retourne pour observer la foule qui se déchaîne sur la piste de danse. Je ris en apercevant sur le bord, les amoureux enlacés qui ne bougent absolument pas avec la musique. Leurs regards sont plongés l’un de l’autre. Même à distance, leur amour se ressent.

Un bruit dans mon dos me tire de ma contemplation, et je m’aperçois que le garde du corps est revenu.

— Désolé, elle ne vous connaît pas, m’informe-t-il.

Je fronce les sourcils.

C’est quoi ce bordel ? Impossible !

— Votre blague n’est pas drôle, répliqué-je. Laissez-moi lui parler.

— Je regrette, Monsieur, je vais devoir vous demander de circuler.

Buté, je refuse de bouger. J’attendrai toute la nuit s’il le faut, mais une occasion pareille ne peut pas m’échapper.

— S’il vous plaît, je veux simplement discuter. Même de loin, dans le couloir… tenté-je.

— Si la dame a dit « non », c’est « non ».

Je souffle, agacé. Ma soirée ne va pas se terminer comme je l’avais imaginé.

Penaud, je passe une main dans mes cheveux, que je détache avant de refaire mon chignon en m’éloignant de mon objectif raté.

Pourquoi refuse-t-elle de me voir ? On s’est bien éclatés l’année dernière pourtant. Je ne trouve qu’une seule explication : elle a un mec.

Résigné, je rejoins le bar et me commande un shot de vodka. Je m’étais promis d’arrêter de me bourrer la gueule, mais on fête la nouvelle année ce soir. Nous n’avons qu’à dire que c’est une occasion spéciale pour toucher à la bouteille !

J’avale le petit verre cul sec, avant d’en commander un deuxième, puis un troisième…

— Hey, doucement cow-boy ! m’interpelle une jolie rousse au moment où elle s’installe à côté de moi. On a quelque chose à oublier ?

Si seulement elle savait.

— On n’a plus le droit de boire sans raison ? la remballé-je. Je n’ai pas vu de pancarte dehors et j’ai l’âge légal.

— Ne t’énerve pas. Si tu veux, je t’accompagne.

Elle fait signe au barman avant que j’aie eu le temps de répondre. Pendant ce court instant, je l’examine de la tête aux pieds. Aucun doute sur ce qu’elle cherche ce soir avec sa robe d’un crème soyeux mettant en valeur son décolleté pigeonnant constellé de taches de rousseur. Son vêtement ne couvre pas plus bas que ses fesses, et dévoile ses jambes bien en chair. Ça lui va bien et on voit qu’elle est à l’aise.

L’homme derrière le comptoir m’interrompt dans mon analyse en me resservant une dose d’alcool, et donne la même chose à ma nouvelle copine de beuverie.

— À la nouvelle année, trinque-t-elle.

— Ouais, et à cette soirée merdique, ironisé-je.

— On peut toujours faire en sorte qu’elle ne se termine pas si mal, m’aguiche-t-elle d’une voix suave.

J’avale mon verre et m’apprête à m’éloigner, mais finalement, pourquoi pas. Je la regarde et attrape sa main pour l’entraîner dans notre salon VIP.

Lorsque nous passons la porte — au moins ici, pas de videur pour me refuser l’accès —, je suis surpris de découvrir Elsa en grande discussion avec Rebecka. Un petit pincement me prend au cœur… Mais qu’est-ce que je dis, moi ? Je ne ressens rien du tout ! Lorsque nos regards se rencontrent, je détourne rapidement les yeux et fixe mon attention sur ma compagnie de ce soir. Je glisse un bras derrière sa taille, la guide à l’opposé pour prendre place sur un canapé, et je l’embrasse à pleine bouche.

Au bout de quelques minutes passées à dévorer avidement ma pulpeuse rouquine, j’aperçois du coin de l’œil que mon ex s’en va. Enfin, mon ancien coup régulier, car « ex » signifierait presque qu’il y a eu un engagement de ma part.

Je sais que me voir ainsi lui fait de la peine, mais je ne veux pas qu’elle s’imagine que ça peut aller plus loin entre nous. Je reporte mon envie, qui s’est matérialisée sous la forme d’un renflement dur dans mon pantalon, sur ma rousse. Je suis bien décidé à lui en faire profiter.

— Tu viens chez moi ? me propose-t-elle.

— Ça me va !

Je jette un coup d’œil à mon téléphone, il est 23 h 50.

— On partira plus tard, l’informé-je.

Tradition oblige, aucun de nous ne se défile avant minuit le premier jour de l’an. Même si les shots me montent à la tête, je commande une bouteille de champagne et câline ma proie de ce soir. Elle ronronne comme une petite chatte en frottant son nez dans mon cou.

Becka et Kaï prennent place à côté de nous, Alan est avachi sous ses groupies un peu plus loin, et Stan, je ne sais pas où il est.

— 5, 4, 3, 2, 1… Bonne année ! hurle la foule en chœur.

Nous nous joignons à elle avant de nous faire les embrassades de rigueur. Je délaisse ma rouquine pour serrer mes potes contre moi. Je m’empare de la bouteille de champagne et la brandis au-dessus de ma tête.

— Santé ! crié-je à l’assemblée avant de boire au goulot.

Je la tends ensuite à Kaï qui fait de même, puis Becka, Alan, et Stan qui est revenu parmi nous bien accompagné.

Je pensais qu’après sa longue période d’abstinence lors de cette histoire avec Rebecka en début d’année, il mettrait un peu le frein sur les filles. Mais c’est finalement l’inverse qui s’est produit. Il enchaîne de nouveau les nanas, mais ça, notre nouveau label s’en moque. Franchement, nous avons retrouvé notre liberté et ça n’a aucun prix.

Je me rappelle lorsque nous avons annoncé la nouvelle à Georges.

*Un mois plus tôt.*

Ce matin, c’est difficile pour nous, un départ vers l’inconnu. Lorsque la voiture nous dépose devant les locaux de VMI, nous ne faisons pas les fiers pour une fois. Nous pénétrons dans l’ascenseur, encore endormis après cette courte nuit.

Georges nous a convoqués pour le dernier débriefing de la tournée. Il aurait quand même pu nous laisser au lit ce matin, mais le coup d’éclat de Rebecka lui est resté en travers de la gorge, et il n’a pas la moindre envie de nous faire de cadeau.

En arrivant dans notre loge, je dépose mes affaires et me rue vers la machine à café. Il me faut ma dose, car je suis vraiment trop crevé pour aligner deux pensées cohérentes.

Les gars ne mettent pas longtemps avant de me rejoindre, mais nous restons silencieux, jusqu’à ce que Kaï ose prendre la parole.

— C’est toujours OK pour vous les mecs ? On part avec Becka ?

Il paraît angoissé. Et s’il y a bien une personne qui ne l’est pas d’ordinaire, c’est lui.

— Non, parce que… continue-t-il, si vous avez changé d’avis, j’aimerais le savoir avant de balancer à Georges qu’on se casse.

— On te suit, lui confirmé-je. Becka est notre ange gardien. Sans elle, nous aurions fait un album ras les pâquerettes ainsi qu’une tournée de bas étage.

— Sanders a raison, renchérit Stan, nous aurions signé notre fin avec un truc tout pourri.

Toc, toc, toc…

Ça y est, c’est le moment de vérité. Je ne sais pas si je suis excité ou stressé. Sûrement un mélange des deux.

Georges passe la porte et prend place dans un fauteuil.

— Ça va les gars ? nous demande-t-il. Sacré final hier, hein. Vous avez grave assuré.

— Comme toujours ! approuve Alan. On est des bêtes de scène.

— Justement, reprend Georges. Avec la démission de Rebecka, il va falloir vous trouver un autre compositeur.

— Puisque tu en parles, intervient Kaï, ne te donne pas cette peine.

Notre agent le dévisage, l’air étonné.

— Que veux-tu dire par là ? Vous avez voulu faire votre dernier album en solo, et on a failli courir à la catastrophe.

— On sait, mais ce n’est pas ça le problème, dit Stan.

— Je ne comprends pas, rétorque Georges, maintenant perdu.

Celui-ci passe une main dans ses cheveux et se gratte l’arrière de la tête, avant de nous regarder tour à tour. Bon, apparemment personne n’ose mettre les pieds dans le plat. Je décide de me jeter à l’eau.

— Ce qu’on veut te dire, c’est qu’on ne signera pas notre prochain album avec VMI.

Un silence de mort s’abat dans la pièce. Même les mouches se sont tues. Les yeux de Georges s’arrondissent de stupeur. Il nous fixe, un par un. Son visage vire d’un coup au cramoisi et il s’exclame :

— Bande de petits profiteurs ! Sans moi, jamais vous n’en seriez là aujourd’hui. Je vous ai tout donné. Tout ! Vous m’entendez ? J’ai tout misé sur vous et voilà comment je suis remercié ?

Il fulmine, ses poings se serrent sur les accoudoirs de son fauteuil. Il va finir par se faire mal s’il continue. En face de lui, Kaï se lève et lui tend une enveloppe, elle est très semblable à celle que Rebecka lui a remise hier soir. Georges s’empare violemment du pli, l’ouvre et le lit en marmonnant.

— … nous mettons fin… sans délai… tournée finie…

Puis il relève les yeux sur nous.

— Très bien, lance-t-il, la colère lui déformant les traits. Vous avez trente minutes pour regrouper vos affaires et débarrasser le plancher. Mais je ne vous rendrai jamais aucun droit sur les chansons enregistrées ici. Bon vent !

Il se propulse de son fauteuil et sort de la loge en claquant la porte.

— Ça s’est plutôt bien passé, blague Kaï pour détendre l’atmosphère.

Nous rions avec lui, avant de prendre ce qui nous appartient et de quitter cet endroit pour la dernière fois.

Ce souvenir me fait encore rire. L’alcool aidant, c’est même un fou rire qui me prend. Je n’arrive pas à me calmer. Je suis tellement hilare que j’en tombe du canapé sur lequel j’étais assis. La rousse me dévisage, mais je n’en ai rien à faire.

— Ça va mec ? cherche à savoir Kaï, alors qu’il essaye de me remettre sur mes pieds.

— Mais oui, je pensais juste à… Pwahahahahah !

Je retombe aussi sec au sol et me tiens les côtes. Je rigole au point d’en avoir mal au ventre. Je ne me rappelle pas la dernière fois que ça m’est arrivé.

Au bout de cinq bonnes minutes, je commence à me calmer et peux enfin me mettre en position assise. On me tend un verre d’eau que j’accepte avec plaisir. Rebecka est toujours si prévenante. Elle s’assied spontanément près de moi.

— Tu partages ? me demande mon amie.

— Oh ! Je repensais à la tête de Georges lorsqu’on a démissionné.

— Ah oui ! Kaï m’a raconté. Il paraît que même les fraises auraient fait pâle figure à côté de la couleur de son visage.

— Dit comme ça, c’en est presque poétique.

— Un peu de douceur dans ce monde de brutes !

Elle m’adresse un clin d’œil, puis se relève avant de me tendre une main.

— Ta prise du soir va finir par perdre patience, m’indique-t-elle en me montrant ma rouquine toujours sur le canapé, visiblement occupée à se regarder les ongles.

— Elle ou une autre, finalement, quelle importance, lui lancé-je, pas le moins du monde touché par ses paroles.

— Sanders, tu sais que tu mérites mieux que ça.

Et voilà, c’est reparti !

— Non, Becka. Toi, tu mérites mieux, Kaï mérite mieux, Stan et même Alan méritent mieux. Moi, je ne la mérite pas.

Les femmes et l’abandon, j’ai assez donné. Je refuse catégoriquement toute nouvelle attache. Mon cœur ne supporterait pas d’être à nouveau déchiré. Je me prends cette vérité en pleine face. Une pensée pour Elle me ramène à ma triste réalité.

Cette discussion m’a vraisemblablement dégrisé. Je rejoins ma compagne du soir, bien décidé à savourer le moment présent pour effacer ces sombres pensées de ma tête.

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©2020 par Charlie L Autrice.