chapitre 2

 

Sanders

Je vais profiter du fait qu’elle est partie se rafraîchir pour mettre mes habits et me tirer de là. Voir la femme que je viens de pilonner me proposer de rester et devoir trouver une excuse n’est franchement pas ma tasse de thé. J’évite les scènes d’après baise. Toutes ces foutaises, j’ai déjà donné.

Je retrouve bien assez de numéros de téléphone dans mes poches à la suite des soirées auxquelles nous participons. Je me souviens de la seule femme à qui j’ai offert plus. Je l’ai rappelée, elle ne me posait aucune question et ne l’ouvrait pas trop. Elle était toujours dispo quand j’avais envie, sans jamais rien demander en échange. Jusqu’au jour où elle a souhaité une vraie relation, chose que je n’avais aucune envie de lui donner. Mais je ne peux pas, je ne veux pas de nana à mes côtés. Aucune. Celles qui y étaient au départ ont préféré prendre le large. Quand on aime, on souffre. C’est la seule leçon que la vie m’a apprise jusqu’ici. J’ai mes potes pour m’épauler, la musique pour m’exprimer et les filles pour me libérer. Je ne veux rien de plus. Attache-toi à quelqu’un, il te quittera avant de te mettre plus bas que terre.

Je n’ai pas envie de ressasser toute cette merde. Je me ressaisis, enfile rapidement mon t-shirt, mon jean… Mince, où est mon pull ? Il faut que je me dépêche avant que…

Eh merde ! La rouquine réapparaît dans l’embrasure de la porte.

— Tu pars déjà ? m’interpelle-t-elle, visiblement déçue.

— On a fini, donc oui, lâché-je.

Je jette un dernier regard dans sa chambre pourtant pas si grande. Un lit, une commode, une armoire et deux petites tables de nuit meublent l’espace.

— C’est ça que tu cherches ? me demande-t-elle en désignant mon vêtement qui pend sur la commode.

Eh bien, on a littéralement fait voler nos habits !

— Merci.

Je remets mes chaussures, me lève pour reprendre mon pull et passe à côté d’elle pour sortir de la chambre.

— Et c’est tout ? Tu t’en vas et rien de plus ? s’exclame-t-elle alors que je mets ma veste.

Je refais mon chignon avant d’enfouir ma chevelure sous mon bonnet pour affronter les températures glaciales de ce premier janvier.

— Tu t’attendais à quoi ? m’impatienté-je. Le mariage, la grande vie, et qu’on vieillisse ensemble ?

— Non, mais…

— On a baisé, rien de plus. Je ne suis pas capable de t’offrir davantage.

Toi non plus, marmonné-je pour moi-même.

Je prends mon téléphone et envoie un message à notre nouveau chauffeur avec ma position GPS. Je m’imagine bien demander son adresse à la rousse encore nue et rouge de colère en face de moi. Je me retourne pour quitter son appartement, mais lui jette un dernier coup d’œil et lui lance :

— Merci.  

C’est vrai, j’ai quand même pris mon pied. Pas le meilleur de ma vie ; les fois où j’ai ressenti le plus de plaisir, c’était avec Elsa et cette fois avec la mystérieuse Lady West. Je ne sais pas si c’était le fait d’avoir fait le premier pas pour une fois — tellement habitué à ce qu’elles me tombent dans les bras sans avoir à demander —, si son show m’avait électrisé juste avant ou si elle était un putain de coup. En tout cas, bordel, ce que c’était bon !

Je quitte l’appartement sans attendre de réponse de sa part. Pour l’entendre geindre… non merci.

Par chance, la voiture est déjà là. Pas besoin de patienter des heures dans le froid et de me les geler.

— Je vous ramène à la maison ? me demande Paul.

— Oui, s’il vous plaît.

Je pose ma tête contre la vitre et regarde dehors, le temps du trajet. En arrivant chez nous quelques dizaines de minutes plus tard, je constate qu’il n’y a pas de bruit dans la maison. Soit tout le monde dort, soit ils ne sont pas encore rentrés. Au moment de monter, je jette un dernier regard au canapé et aperçois une grosse masse étendue dessus. Je m’approche et découvre Alan étalé de tout son long, habillé, mais — fidèle à lui-même — il a une nana de chaque côté. Les deux sont tout aussi éméchées que lui. Je le recouvre du plaid plié au bout du canapé. Il est complètement rond, enfin bourré, mais je suppose qu’il y a quelque chose en plus. Une fois cette tâche altruiste effectuée, je gravis les marches rapidement pour rejoindre mon étage. Une bonne douche ne me fera pas de mal.

J’ouvre les vannes le temps de me déshabiller. J’ai besoin de me vider la tête. Je ris en pensant à la rouquine furax de me voir partir. Je ne sais pas comment se comportent les autres mecs avec leurs coups d’un soir, mais pour moi, c’est hors de question de passer la nuit là-bas. On prend du plaisir, puis on continue notre chemin chacun de son côté. Un point c’est tout.

Je me glisse sous le jet d’eau chaude et pousse la température à la limite du supportable. Je me savonne énergiquement le corps avant de rester immobile, visage face à la pomme de douche. La brûlure est la bienvenue, elle me permet d’arrêter de penser, pour quelques instants du moins. Lorsque mon souffle s’épuise, je baisse la tête vers le sol laissant l’eau ruisseler sur mes cheveux devenus très longs, puis sur mon dos avant qu’elle coule à l’arrière de mes cuisses. J’aime cette sensation comme si une multitude de langues, douces et chaudes, parcouraient l’intégralité de mon verso. Non, pas de pensée érotique, je n’ai aucune envie de m’endormir sur la béquille ni de me soulager en solo. Un regard vers le tatouage qui orne mon avant-bras suffit à faire redescendre la pression. Un simple mot en caractères gothiques, un prénom, huit lettres : « Angelica ». Comme à chaque fois que mes yeux se posent ici, un pincement se fait ressentir dans ma poitrine. Elle est gravée là, comme un rappel que la vie est cruelle. Elle est constamment dans ma mémoire. Si je pouvais tout changer, je le ferais sans hésiter. Si je me tenais devant le responsable de cette tragédie, je ne manquerais pas de lui faire regretter ses actes.

Songer à elle est toujours aussi douloureux. C’est une nouvelle année, je devrais essayer d’avancer plutôt que de ressasser toute cette merde. Je coupe le jet. J’essuie rageusement mon visage et sors de la cabine dans un nuage de vapeur. J’attrape la serviette posée sur le radiateur et me sèche rapidement avant de l’enrouler façon turban autour de ma tête, histoire d’éponger ma tignasse.

Je quitte ma salle de bains après avoir avalé un comprimé de paracétamol alors que les premières lueurs du jour pointent à l’horizon. La fatigue se fait sentir, j’ai l’impression d’être vidé. Je m’écroule sur mon matelas avant de sombrer, dans la minute qui suit.

 

Lorsque j’ouvre enfin les yeux, et, sans surprise cette fois, le soleil décline. Je ne me rappelle pas un seul premier janvier où j’ai vu le soleil au zénith. Je mets un simple bas de survêt et un t-shirt qui traîne sur une chaise avant de descendre rejoindre mes amis.

Comme je le pensais, Becka est avachie dans les bras de Kaï, ils discutent avec Stan assis sur le fauteuil un peu plus loin. Je m’installe sur le canapé à côté des amoureux. Ils sont le parfait exemple de ce que je ne serai jamais. Même si je les envie d’avoir trouvé leur moitié, je ne me sens pas capable d’une telle implication.

— Dites, les gars, si Elsa passe d’ici une demi-heure, ça vous gêne ? nous demande Becka.

— On t’a déjà dit un millier de fois que tu étais ici chez toi, rétorque Stan. Tu fais venir qui tu veux, tu n’as pas besoin de nous rendre de comptes.

Becka a emménagé avec nous un peu avant Noël. Elle et Kaï devenaient si insupportables avec leurs trajets entre leurs deux lieux de vie, qu’un soir on a débarqué chez Elsa pour lui apporter toutes ses affaires ici. Elle a pesté, juste pour la forme et seulement au début, mais c’est plus pratique. Et puis comme ça, nous pouvons bosser à domicile tous ensemble le temps de dénicher un local pour le label de Rebecka. Nous devrions bientôt nous mettre à la composition du nouvel album, nous profitons d’un peu de temps pour nous avant. Après une tournée au summum, ce repos est salutaire.

Ding, dong…

Becka se lève pour aller ouvrir à son amie. Elsa fait son apparition dans la pièce.

— Salut les gars.

Nous lui répondons en chœur et elle s’installe sur un fauteuil en face de moi. Comme depuis que nous avons cessé de nous voir, elle m’évite du regard.

— Café ? demande Rebecka, me faisant quitter mes pensées.

Tout le monde acquiesce et les deux filles partent en direction de la cuisine. Je reporte mon attention sur le téléviseur, mais j’ai la curieuse sensation d’être observé. Effectivement, Kaï me fixe, les sourcils froncés.

— Mec, tu vas te voiler la face longtemps ? m’interroge-t-il.

— Je ne vois pas de quoi tu veux parler, fais-je, innocemment.

Stan pouffe de rire.

— Cette nana, elle a tout pour te plaire. Je ne t’ai jamais vu aussi joyeux que lorsque vous vous fréquentiez, continue mon ami.

— Les relations sérieuses, non merci, rétorqué-je, agacé. Je n’ai pas envie d’être un déchet si par malheur je m’attache trop et qu’elle se barre.

— Est-ce qu’elle sait au moins pourquoi tu la repousses ?

— Non.

Je me renfrogne, me renfonce dans mon siège et fais mine de ne pas l’entendre lorsqu’il me dit :

— Elles ne sont pas toutes comme Angelica.

À l’évocation de son prénom, un frisson me parcourt le corps tout entier. Je ne connaissais aucun d’eux à l’époque, et même si j’ai réussi à tout leur raconter, je ne supporte pas qu’on parle d’elle.

Je m’apprête à me lever pour partir, mais les filles reviennent avec le café, et j’en ai bien besoin. Je remonte mes jambes contre ma poitrine, accepte la tasse que me tend Becka et me mets dans ma bulle.

— Alors, quelles sont les news chez VMI ? demande Stan à Elsa.

— Je me barre, lui annonce-t-elle. J’ai moi aussi mon propre projet.

— Tu viens prêter main-forte à Becka ? s’informe Kaï.

— Non, non, je serai là en soutien en cas de besoin, mais je vous informe que je vais monter…

Elle laisse monter le suspense à la fin de sa phrase. Nous la regardons tous, en silence, attendant patiemment qu’elle veuille bien nous délivrer son projet.

— Jevaismonterunstudiodedanse, déclare-t-elle enfin à toute vitesse avant de reprendre une grande inspiration.

— Toi, tu danses ? m’étonné-je.

— Ta gueule Sanders, me lance Kaï. Même moi je sais qu’elle danse.

— Excuse-moi de ne pas tout connaître sur tout le monde, me défends-je.

Je vois quatre paires d’yeux se reporter sur moi. Qu’est-ce que j’ai encore dit ?

— Quoi ? m’exaspéré-je.

Elsa est devenue silencieuse. J’ai encore dû dire une connerie, mais bon, ils devraient avoir l’habitude. Enfin, que Kaï sache qu’elle danse, c’est logique puisqu’il vit avec sa meilleure amie. Mais moi…

Ça y est ! Mes neurones se connectent enfin. Mais quel con ! Il faut vraiment que j’apprenne à la fermer. Comme personne ne reprend la parole, je me lève.

— Ouais, bon… commencé-je.

Je me gratte l’arrière du crâne. Je suis passé pour une enflure. Et je pense que j’en suis une, sinon je me serais intéressé un minimum aux passe-temps de celle qui a été régulière dans ma vie pendant un peu moins d’un an. On s’est même fait des restos au début, comme si on voulait prendre le temps, mais jamais elle ne m’a parlé de cette passion pour la danse.

— Ça y est, je crois que ça a enfin fait tilt, ricane Rebecka.

— C’est bon. Allez, je me casse, leur lancé-je avant de regagner ma chambre, mon mug de café en main.

Une fois ma porte franchie, je m’affale sur mon lit et allume la télé. Ils rediffusent des films pourris aujourd’hui, tout le monde doit être en train de cuver les excès de la veille. Je bascule sur la vidéo à la demande et sélectionne Avatar de James Cameron.

Connaissant le long métrage par cœur, je prends mon téléphone et fais le tour des réseaux sociaux. Je ris en voyant apparaître, parmi la multitude de nouvelles demandes d’amis, le visage de la rousse de cette nuit. « Cindy Lilou ». Je me marre tout seul avant d’appuyer sur la touche « supprimer ». Je parcours rapidement mon fil d’actualité, mais il n’y a rien qui mérite que je m’y attarde. Après une dizaine de minutes à voir les publications des photos de beuveries d’hier, les messages de « Bonne Année » et j’en passe, je repose mon portable sur ma table de nuit et me laisse captiver par les Na’ vi[1].

 

[1] Peuple inventé par le réalisateur James Cameron dans le film à succès Avatar sorti en 2009.

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©2020 par Charlie L Autrice.