chapitre 3

 

Elsa

Il quitte la pièce, sans un mot de plus.

— Ne t’occupe pas de lui, me dit Becka.

Aucun doute sur le fait qu’elle a ressenti mon trouble. Cette nana me connaît mieux que je ne me connais moi-même.

— Aucun problème, la rassuré-je.

Je vois bien l’air contrit qui s’inscrit sur son visage. Elle est presque plus embêtée que moi.

— Ça va, je t’assure, insisté-je.

Elle se renfrogne et reprend sa place dans les bras de son fiancé.

— Bon, et alors, tu vas l’ouvrir bientôt cette école ? enchaîne ma meilleure amie pour changer de sujet.

— J’ai presque terminé toutes les démarches. Je suis si excitée à l’idée de réaliser enfin mon rêve.

— Heu, attendez, nous interrompt Stan. Il y a que moi que ça choque que tu ne lui aies jamais parlé de ta passion pour la danse en huit mois de relation ?

— Relation, relation, tu t’emballes mon vieux, rétorqué-je. Tu te confies beaucoup à tes plans cul toi ?

Et voilà comment plomber l’ambiance de manière très efficace.

— Becka, l’interpellé-je. Tu pourras m’aider à organiser des portes ouvertes pour me faire connaître ?

— Bien évidemment, me répond-elle, visiblement très contente d’être impliquée.

— Tu veux faire ça quand ? me demande-t-elle.

— Je pensais les programmer à la fin du mois, avec la Saint-Valentin quelques jours plus tard, ça pourrait donner des idées.

Je lui adresse un clin d’œil qui en dit long. Les garçons ne le savent pas, mais mon école sera spécialisée dans la danse de barre, ou de bar. La pole dance est à mes yeux l’un des sports les plus complets qui existe. Comme je la pratique depuis de nombreuses années, je crois même depuis que je sais marcher, j’ai une très bonne maîtrise technique, et j’ai appris beaucoup de disciplines annexes. Il y a l’acropole ou pole aérienne, qui nécessite une vraie aisance dans les hauteurs afin d’effectuer des combos de figures en l’air ; la version exotic, perchée sur de hauts talons — le déhanché et la sensualité sont les maîtres mots de cette discipline — ; la pole dance classique, où l’on apprend des figures avant de les mettre en combo, ou tout simplement du renforcement musculaire à la barre.

Qui a dit que cette discipline était pour les chaudasses et les pétasses ? Eh bien, désolée, mais il n’y a aucun sport qui permette de sculpter autant un corps que celui-ci. Je suis une accro de la barre, et en faire mon métier est un aboutissement.

Mon père n’a pas été surpris lorsque je lui ai annoncé mon projet. Il me soutient même à deux cents pour cent. Il est tellement fier que j’aille au bout de cette passion qu’il m’a proposé de prendre en charge la formation des nouvelles danseuses du « Let Ladies Dance. Cette marque de confiance m’a plus émue qu’aucun cadeau auparavant.

Du côté de ma mère, c’est beaucoup plus simple. Je l’ai appelée pour Noël et j’en ai profité pour prendre de ses nouvelles, car bien évidemment l’inverse n’arrive jamais. Quand je lui ai évoqué mon changement professionnel, elle m’a juste dit :

— Je suis ravie pour toi, ma puce. Bon, il faut que je te laisse, j’ai un shooting bientôt avant le tournage du prochain clip.

Les conversations avec elle ne coûtent pas cher. Impossible de discuter plus de cinq minutes. À force, je pense qu’elle m’a oubliée. Elle vit sa vie, son rêve américain. Trop étouffée dans notre énorme hôtel particulier parisien, elle a fait ses valises direction la Grande Pomme il y a plus de vingt ans maintenant. Elle a réussi, trouvant une place en tant que danseuse dans un des prestigieux cabarets de Broadway. Je ne l’ai pas vue depuis cinq ans, mais elle ne me manque pas, et l’inverse est également vrai.

— Elsa ! m’interpelle Becka. Tu es partie loin, là.

Je cligne des yeux pour me reconnecter à la réalité.

— Oui, pardon, m’excusé-je.

— Ne t’en fais pas, tout va bien se passer, je vais te donner un coup de main.

Je souris à mon amie. En une année à peine, elle m’est devenue essentielle. Je ne pourrais pas imaginer composer sans elle aujourd’hui. Je sais que même si nos chemins professionnels se séparent, nos âmes sont connectées comme des sœurs.

— Un film, ça vous tente ? demande Stan, en reposant sa tasse sur la table basse.

— Oh, avec plaisir, lui répond Becka.

Kaï acquiesce aussi. J’approuve également. Quoi de mieux que de commencer l’année avec notre famille de cœur ? Qui aurait pu imaginer qu’un groupe de mecs au sommet de sa gloire puisse laisser entrer dans leur vie une technicienne son et une musicienne de rue ? Un seul et même amour pour la musique nous rassemble.

— Les filles, je ne suis pas galant, annonce Stan, ça, tout le monde le sait, donc je ne vous laisse pas choisir le film.

Nous rigolons devant cet aplomb qui le caractérise si bien.

— Fais comme d’habitude, le taquine Becka.

Il s’empare de la télécommande et zappe. Comme d’habitude, rien de très intéressant sur le câble.

— J’ai une idée.

Nous le laissons faire défiler les menus.

— Que diriez-vous de Hunger Games ?

— Je suis fan, m’enthousiasmé-je, frappant dans mes mains comme une gamine.

— Jamais vu, lâche Rebecka.

Il est vrai qu’avec son passé dans la rue, elle n’a pas vraiment suivi l’actualité cinématographique ces dernières années.

— Tu vas adorer, la rassuré-je. Aucun doute là-dessus. Surtout Katniss.

Je conclus avec un clin d’œil et nous nous installons confortablement, sortant les plaids pour nous glisser dessous. Voilà une année qui commence sous les meilleurs auspices, espérons que ça dure.

Alors que nous sommes captivés par Katniss, Peeta et Gale, des gloussements nous parviennent des escaliers. Alan apparaît avec une petite blonde sous un bras et une grande brune sous l’autre.

— Chut ! le réprimande Stan.

— Ta gueule, lui répond le chanteur.

Et il disparaît avec ses conquêtes de la veille dans l’entrée. Quelques minutes plus tard, il réapparaît et vient s’avachir à côté de moi.

— Tu partages ? me demande-t-il avant de soulever la couverture pour se glisser dessous.

— Ai-je vraiment le choix ? soufflé-je, plus amusée que réellement gênée.

— En contrepartie, je te laisse mon épaule.

Je lui souris. Les gestes tendres et désintéressés ne sont pas monnaie courante pour notre vedette. J’accepte avec plaisir cet oreiller moelleux et pose ma tête contre lui. Son parfum très boisé emplit mes narines. Il est agréable, mais à cet instant précis, je préférerais respirer une odeur plus musquée, celle de cet homme qui accapare mes pensées. J’ai un pincement au cœur en songeant à ce « nous » qui n’est plus, qui n’a même jamais été.

 

Lorsque j’ouvre les yeux, la lumière m’agresse. Je les plisse le temps de m’habituer à la luminosité. Une fois que c’est chose faite, je regarde autour de moi. Je suis sur le canapé des garçons, un plaid me recouvre. Je me suis visiblement assoupie avant la fin du film. Je me frotte le visage pour me réveiller et me redresse en position assise.

Une délicieuse odeur de café me parvient. Je ne peux résister à l’appel de l’or noir. J’ai l’impression d’être dans un dessin animé et que les effluves se sont matérialisés, m’attirant à eux. Je flotte jusqu’à la cuisine. Sauf que je tombe de mon nuage, et, mon Dieu, que la chute est violente ! Sanders est là, torse nu, appuyé au plan de travail. Un simple pantalon de survêtement, bien plus bas que ne le voudrait la convenance, me laisse apercevoir ses abdominaux saillants. Mais à cet instant précis, je maudis le bout de tissu qui me cache ce corps qui me manque tant. Ses cheveux sont détachés, le fait est assez rare pour être souligné. Ils sont encore humides et ondulent jusqu’à un peu plus bas que ses épaules.

— Bonjour, me dit-il de sa voix grave du matin.

Ça ne devrait pas être permis d’être aussi sexy au réveil. J’imagine bien de quoi j’ai l’air en face de lui. Mes cheveux tout emmêlés avec des mèches rebelles qui s’échappent dans tous les sens, un maquillage en mode « panda » vu que je ne l’ai pas enlevé hier soir et des habits complètement froissés, puisque j’ai dormi avec. Le top du glamour Elsa ! Bravo !

Je me sens gênée tout à coup de me retrouver seule face à lui. Il me détaille lui aussi et un sourire s’étire sur son visage.

— Je suppose que tu veux un café ? me demande-t-il en me désignant la machine à côté de lui.

— Oui, avec plaisir.

Il prend une tasse rose dans le tiroir et met en route la machine. Lorsqu’il me la tend une fois remplie, je ne peux m’empêcher de le taquiner.

— C’est la tienne ?

— Tout à fait mon style ! ricane-t-il. Figure-toi que cette couleur me donne un teint de pêche et me met de bonne humeur.

Je ris face à sa réplique tellement invraisemblable. Tout est naturel entre nous. À cette simple pensée, je me rembrunis. Il ne veut pas de ça. Je vais devoir me faire une raison.

Je remarque qu’il se retourne pour scruter l’extérieur. Apparemment, je n’en tirerai rien de plus aujourd’hui. J’avale le contenu de ma tasse et la repose sur le plan de travail avant de sortir de la pièce pour rassembler mes affaires et rentrer chez moi.

 

Lorsque je passe la porte de la demeure familiale, Hector me salue et m’informe que mon père est en train de prendre son déjeuner.

— Je vais le rejoindre, lui dis-je. Je dépose mes affaires et j’arrive.

— Bien Mademoiselle.

Cet homme a le chic pour me faire me sentir comme une princesse. Ses manières so british, donnent à sa fonction une élégance sans pareille. Je ne traîne pas, mais prends tout de même le temps de me recomposer une apparence. Quelle allure ! Sanders devait bien rire tout à l’heure.

Après un coup de brosse, un passage de gant de toilette et m’être changée, je retrouve mon père attablé avec son journal.

— Comment vas-tu ma chérie ? me demande-t-il en gardant son regard rivé sur le papier.

— Très bien, merci.

— Tu as de nouveau été exceptionnelle sur scène. Tu ne peux pas t’imaginer le monde qui cherche à découvrir qui est la mystérieuse « Lady West ». Tu es devenue une légende du club. Je ne serais pas étonné que certains clients y viennent le 31 décembre seulement pour avoir la chance de t’apercevoir sur scène.

— J’espère pouvoir bientôt former tes danseuses au même type de show, lui souris-je.

— Aucun doute là-dessus, tu sais que je crois en toi plus que n’importe qui sur cette terre. Je suis fier de toi ma fille.

Nos yeux se trouvent, et tout l’amour qu’il ressent pour moi se reflète dans les siens. Je sais la chance que j’ai d’avoir un père aussi présent. Tout le monde n’a pas cet avantage. Il est mon pilier, et je pense que le départ de ma mère n’a fait que renforcer le lien fusionnel que nous entretenons depuis toujours.

— Merci papa. Merci de croire en moi.

L’émotion est palpable et elle se manifeste par une larme solitaire qui coule le long de ma joue. Cet homme est exceptionnel, je me demande pourquoi il n’a jamais refait sa vie. Depuis vingt ans, aucune femme n’a eu le privilège d’être vue avec lui. Même si je me doute qu’avec ses cheveux noir de jais en bataille, son visage à la mâchoire carrée toujours rasée de près, ses yeux d’un brun presque noir, et sa silhouette parfaite pour un homme proche de la soixantaine, il a dû en faire craquer plus d’une. Je sais qu’il assouvit ses désirs, c’est certain, mais jamais l’une de ces femmes ne m’a été présentée.

Nous mangeons en discutant de tout et de rien. Un vrai moment privilégié que nous ne partageons que trop rarement. Lorsque nous avons terminé, il rejoint son bureau et moi ma salle de danse. J’ai besoin de me défouler avant de reprendre les recherches concernant les démarches administratives pour ma future salle.

[Coucou ! Bien dormi ? Rebecka]

[Salut, toi ! Oui très bien 😉. Elsa.]

[Parfait ! Je peux passer d’ici une petite heure ? Rebecka]

Je lui réponds par l’affirmative avant de me mettre en tenue pour quelques exercices à la barre. Il va falloir que je prépare un programme pour chaque niveau, même s’il peut évoluer en fonction de mes élèves, ainsi qu’un programme spécial pour les filles du Let Ladies Dance.

Quand je repense à avant-hier soir, je ressens un pincement au cœur. Sanders est venu une nouvelle fois pour se faire « Lady West ». Ce fantasme de la catin sur sa barre a été assouvi une fois. Alors, pourquoi pas deux ? Je me sens sale, l’année dernière était une erreur. M’offrir à lui de cette manière, être cocue avec moi-même, quelle drôle d’idée. Enfin, il ne voulait pas sérieusement de moi, pas plus hier qu’aujourd’hui. On dirait que rien n’a changé, alors qu’en réalité, tout est différent.

Je lance la musique, et Physical de Dua Lipa retentit dans les enceintes. Je fais quelques échauffements avant de me laisser emporter par mon art.

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©2020 par Charlie L Autrice.