Prologue
 Églantine
 

Mais qu’est-ce que je fais ici ? Autour de moi, tout le monde est là, assis dans cette église, à attendre l’arrivée des mariés.

— Arrête de gigoter, tu fais trembler toute la rangée ! me gronde Bastien, mon frère.

— Facile à dire, marmonné-je dans ma barbe, sans réussir à me calmer.

Je suis une vraie pile. À force de me ronger les ongles, ma manucure est fichue, mais c’est le cadet de mes soucis.

Je n’arrive pas à comprendre pourquoi j’ai dit « Oui » pour venir aujourd’hui. Mon estomac se serre ; mes yeux se posent sur l’autel devant lequel mon ancien meilleur ami va bientôt épouser sa dulcinée.

Je scanne toutes les têtes de l’assemblée réunie pour le plus beau jour de sa vie, et le pire de la mienne. Je reconnais sa mère assise au premier rang à côté d’une femme inconnue. Son père ne semble pas ici et aucune place ne paraît être réservée pour lui. Je ne les ai pas vus depuis un certain nombre d’années, autant que Jo à vrai dire. Ils ont dû se séparer… Enfin, je n’ai jamais apprécié son père, mais là n’est pas le sujet.

Reprends-toi Ejay, tu n’es plus une gamine, bon sang !

J’inspire profondément pour tenter de calmer mes nerfs. Je triture mes doigts engourdis par le stress. Cela me ronge de l’intérieur. C’est insupportable.

Il faut que je le voie.

Ce besoin soudain me fait bondir de mon banc, je murmure à l’oreille de mon frère que je sors prendre l’air. Comme si mon calvaire n’était pas assez flagrant, je dérange encore trois invités en passant devant eux. Ils râlent, mais je m’en fous. L’espace entre les bancs est si mince que je me retrouve presque sur leurs genoux, et les enjamber fait remonter ma robe sur mes cuisses.

Quelle idée d’en avoir mis une si courte ! J’ai vraiment accumulé les mauvais choix aujourd’hui. Et je pense que ce n’est pas encore terminé.

J’ai besoin d’air et surtout de Johan. Il est mon unique objectif. Je me dirige vers le fond de l’église en me retenant de courir. Je suis si obnubilée par lui que je ne vois pas le garçonnet devant moi et le heurte. Le coussin qu’il tenait dans ses mains un instant plus tôt tombe par terre, et les alliances s’en échappent. Je plonge mes yeux dans ceux du petit bonhomme. Les siens s’emplissent de larmes. Pour éviter un scandale, je m’accroupis pour réparer ma bêtise. Comme si je n’étais pas déjà assez mal à l’aise, cette satanée tenue se relève encore plus haut sur mes cuisses. Je serre les jambes pour ne rien montrer.

J’entends le garçon d’honneur renifler au moment où je trouve la seconde bague. Heureusement pour moi, elles ne se sont pas sauvées très loin. Je repose les deux anneaux sur leur écrin de velours, et contourne l’enfant pour quitter les lieux.

Je passe les portes à la hâte, pressée de me soustraire aux regards oppressants, et manque de foncer sur Jo. Il me retient par les épaules et l’incompréhension que je lis sur son visage me fait baisser les yeux.

Pourquoi suis-je sortie, moi, déjà ?

Pour éviter de le fixer et de me perdre dans ses pupilles orageuses comme j’en ai si souvent rêvé, je promène mon regard sur le sol et remarque un cercle dessiné sur la moquette rouge dû à un passage répété.

Jo était en train de faire les cent pas. Quelle idée d’avoir mis un tel revêtement ? Pour avoir l’impression de marcher sur un nuage ?

Ejay, tu t’égares de nouveau…

Un doigt vient se glisser sous mon menton et me le redresse pour arrimer nos prunelles.

Je vais défaillir. Je me racle la gorge avec un bruit peu glamour, avant de lâcher un tout petit :

— Salut !

Un sourire se forme sur son visage et il répète :

— Salut.

Mes joues prennent feu, je dois être écarlate. Je suis redevenue cette adolescente transie d’amour pour un homme inaccessible. Je lui demande d’une voix douce :

— Jo, tout va bien ?

Avant de me répondre, il fait glisser sa main de mon menton à ma joue et y dépose une délicieuse caresse.

— Ejay, tu es là ? Tu es venue ? s’étonne-t-il avant d’appuyer son front contre le mien.

Il expire un soupir de… soulagement ?

— Je t’avais dit que je viendrais, alors je suis là, lui confirmé-je d’une voix plus aiguë qui traduit mon stress.

Reprends-toi, Ejay ! Il va se marier !

— Pourquoi tu n’entres pas ? le questionné-je, avant de poser ma main sur la sienne.

— J’ai peur de faire une connerie. Mais Marie est… enfin, elle a… je ne peux pas…

Je le fais taire d’un léger baiser sur ses lèvres. Je n’ai pas le droit de faire ça, je le sais, mais la tentation est trop forte. Une dernière fois, avant de ne plus jamais pouvoir.

Il fait un pas en arrière et me fixe d’un air surpris. Je l’imite et me confonds en excuses.

Qu’est-ce que je croyais ? Que cette fois-ci ce serait différent ? Qu’il me choisirait enfin moi et pas une autre ?

Je recule davantage et me heurte à un vase garni de magnifiques orchidées blanches, déposé là pour embellir l’entrée. Il manque de tomber, mais Johan le retient juste à temps. Il est si près de moi ! Je m’appuie à nouveau contre lui. Je sais que ce sera pour toujours l’un de mes refuges, et j’en profite une dernière fois. J’inspire une grande bouffée de son parfum qui le caractérise tellement. Il porte le même depuis notre adolescence et les effluves qu’il dégage provoquent une embardée dans mon cœur, comme à chaque fois. J’ai chaud, mon visage est en feu et la proximité de Jo fait s’emballer ma respiration. Il passe une main dans mes longs cheveux bouclés pour la poser sur ma nuque et m’attire à lui pour un nouveau baiser plus passionné.

Je me perds dans celui-ci. J’en profite pour inscrire dans mon esprit les sensations délicieuses de la fusion éphémère de nos deux âmes.

Des voix nous parviennent depuis l’extérieur de la chapelle et je m’éloigne de lui. Je porte mes doigts sur mes lèvres légèrement gonflées par notre étreinte.

J’ai honte d’avoir fait ça. D’avoir gâché le plus beau jour de sa vie avec une ignoble tromperie.

Bon Dieu, Ejay, il va se marier dans quelques minutes, et pas avec toi qui plus est ! Mets-toi ça dans le crâne !

Je m’écarte encore plus de lui et avoue :

— Je t’ai toujours aimé, Jo. Depuis le premier regard, mais aujourd’hui, je refuse de souffrir à nouveau. Je pensais pouvoir le faire, mais c’est trop m’en demander. Alors, sois heureux. Adieu.

Je tourne les talons et m’enfuis. Je suis une vraie garce. Sa future femme ne mérite pas ça…

Je fuis par l’un des passages sur le côté et, comme je ne suis pas dans un film, Johan ne me court pas après.

Je me retrouve dans le parc entourant la bâtisse religieuse et, avec ma malchance du jour, je n’ai ni sac ni téléphone pour avertir mon frère et retourner patienter dans la voiture.

Je me pose sur un banc, attendant la fin de cette cérémonie qui signe l’arrêt de mon cœur, le contraignant à se fermer pour ne plus souffrir d’être une fois de plus cette « autre ».

Quelle idiote de lui avoir avoué mes sentiments ! Comme si cela allait faire une différence. Je ne serai jamais « plus ». Il me l’a toujours fait comprendre. Quand je repense à nos nombreux étés passés à nous chamailler… à celui qui a tout changé, pour au final être abandonnée… puis le retrouver, ici, pour clore cette boucle infernale dans laquelle je me noie depuis des années !

Vivement que cette mascarade soit enfin terminée…